Opinion: l’égalité de genre est menacée dans les négociations sur le financement du développement

Opinion: l’égalité de genre est menacée dans les négociations sur le financement du développement

La quatrième Conférence internationale sur le financement du développement, qui se tiendra en juin, est une épreuve déterminante compte tenu de la tendance inquiétante des négociations : l’affaiblissement des engagements en matière d’égalité de genre face à une opposition croissante.


Par Beth Woroniuk

Cet article est la traduction d’un article initialement publié le 11 mars 2025 par le média Devex.

 

Alors que les États membres des Nations unies négocient l’avenir du financement du développement, les enjeux n’ont jamais été aussi importants pour l’égalité de genre. Les négociations se déroulent dans un contexte de réductions massives de l’aide au développement, de fractures dans les discussions multilatérales et d’attaques croissantes contre les droits des femmes et des personnes LGBTQ+.

 

Sans engagements audacieux, la quatrième conférence internationale sur le financement du développement (FfD4), qui débute en juin, risque de ne pas assurer les ressources nécessaires pour faire progresser les droits des femmes, la justice économique et les objectifs de développement durable. L’objectif de 2030 pour la réalisation des ODD approchant à grands pas, c’est l’une des dernières occasions de mobiliser les ressources nécessaires pour respecter les engagements en matière d’égalité de genre. 

 

Il est urgent de prendre des mesures pour contrer ces reculs. Le FfD4 est une arène potentielle pour ce combat. Les États qui croient aux droits de toutes et tous peuvent mobiliser des coalitions pour protéger les accords passés et identifier les domaines dans lesquels de petites avancées sont possibles dans les négociations de la FfD4. Cela nécessitera des stratégies concrètes et l’investissement de ressources diplomatiques.

Le FdD4 marquera-t-il un nouveau recul par rapport aux engagements en matière d’égalité de genre ?

Le “zero draft” du FfD4 présenté en janvier reflète les tendances globales de régression en matière d’égalité de genre et de financement du développement. Bien qu’il comprenne certaines avancées – comme des engagements en faveur d’investissements dans l’économie du care, la budgétisation sensible au genre, la réduction de la fracture numérique genrée et l’amélioration de la collecte de données ventilées par sexe – il ne retient pas les principales dispositions du programme d’action d’Addis-Abeba (AAAA) d’il y a dix ans.

 

Les droits des femmes et les engagements visant à éliminer les violences et les discriminations basées sur le genre, qui étaient présentés dans le programme d’action (AAAA) comme « essentiels pour parvenir à une croissance économique soutenue, inclusive et équitable et à un développement durable », ne sont pas mentionnés. Il est particulièrement préoccupant de constater que les appels à des « actions transformatrices », considérées comme nécessaires pour remédier aux déséquilibres de pouvoir, ont été remplacés par des solutions « sensibles au genre » – un langage qui affaiblit l’ambition.

Défis à relever pour faire progresser l’égalité de genre dans les négociations

L’un des défis des négociations est de savoir qui sont les meneurs. Lors du troisième cycle de réunions préparatoires qui s’est tenu à New York en février, les délégués ont débattu du “ zero draft” avec une répartition selon des clivages Nord-Sud. Les États du Nord global ont contesté les efforts déployés par de nombreux États du Sud global en faveur d’une réforme significative de la dette, de la fiscalité, des niveaux d’aide publique au développement et des institutions économiques internationales.

 

Dans les discussions, les références à l’égalité de genre sont apparues dans une minorité d’interventions et ont rapidement fait l’objet d’attaques. Les États-Unis se sont opposés à toute référence au genre et à la diversité, à l’égalité et à l’inclusion. La Russie a souligné que l’égalité de genre n’était pas « essentielle » pour atteindre tous les ODD.

 

Bien qu’un nombre croissant d’États du Sud global adoptent des politiques étrangères féministes, les États du Nord global ont été les plus nombreux à plaider publiquement en faveur de dispositions relatives à l’égalité de genre. Si l’égalité de genre reste essentiellement une question portée par le Nord global, il sera difficile de construire et de défendre des progrès. Les militantes féministes craignent également que les dispositions relatives à l’égalité de genre ne soient sacrifiées comme monnaie d’échange au fur et à mesure que les négociations progressent.

Quelle est la prochaine étape ?

Dans les discussions sur le financement du développement, les arguments en faveur de l’égalité de genre sont de plus en plus formulés et défendus en termes économiques afin de gagner du terrain. En conséquence, les négociateurs recherchent des formulations alternatives pour éviter les soi-disant signaux d’alarme tels que « l’égalité de genre », « la diversité » et même « l’inclusion ». Bien que cela puisse fournir une aide temporaire, cela soulève des inquiétudes.

 

Premièrement, même des arguments économiques forts – étayés par des données – ne parviennent pas à faire fléchir ceux qui sont fondamentalement opposés à l’égalité de genre. Deuxièmement, de nombreuses militantes féministes considèrent les références à l’égalité de genre comme de simples symboles, arguant qu’une réforme systémique est nécessaire pour parvenir à la justice et à la dignité pour tous. Elles remettent en question les hypothèses selon lesquelles une croissance accrue est souhaitable ou durable, et critiquent les mesures visant à soutenir l’émancipation économique des femmes uniquement en tant que moyen d’augmenter le PIB. Troisièmement, le remplacement de termes clés par de « nouveaux mots » n’offrira finalement que peu de protection face à une opposition organisée et déterminée.

 

Il est essentiel de rester ferme sur les valeurs fondamentales. De nombreux accords internationaux et régionaux affirment les droits des femmes et des filles (malheureusement, il y en a moins pour les droits des personnes LGBTQ+). Certains États engagés nationalement en faveur de l’égalité de genre sont restés discrets dans les discussions sur le financement du développement – il est essentiel de les faire participer à la conversation. Les États qui défendent l’égalité de genre peuvent également aligner leurs priorités générales de financement du développement sur les engagements en matière de droits humains et se rapprocher des demandes de justice économique du Sud global. Cela implique d’écouter les militantes féministes lorsqu’elles parlent de la dette, de la fiscalité et des questions connexes.

Stratégies pour progresser

Les États qui soutiennent les droits et l’égalité peuvent aller de l’avant par :

 

  1. Renforcer la collaboration et le dialogue. S’engager avec les États qui ne mènent pas la charge anti-droit et s’appuyer sur l’expertise des organisations de la société civile. Les coalitions, les stratégies communes et la mobilisation du personnel peuvent renforcer les chances de garder la main. 
  2. Affiner les arguments en faveur du maintien et du renforcement du vocabulaire. Tirer profit des engagements régionaux et nationaux existants en faveur des droits des femmes et des filles dans toute leur diversité pour renforcer les dispositions relatives à l’égalité de genre dans le “zero draft”.
  3. Identifier les domaines prioritaires et les lignes rouges. Clarifier les priorités essentielles et en fixer des limites claires à ce qui doit rester dans le document pour minimiser le risque que les références à l’égalité de genre soient abandonnées.

 

Le 30e anniversaire de la Conférence de Beijing (4e Conférence mondiale sur les femmes) en 2025 intervient à un moment de mobilisation féroce et déterminée contre l’égalité de genre. Cette résistance s’étend aux négociations sur le financement du développement. Des investissements, des stratégies intelligentes et des alliances pour établir un cadre de financement du développement qui soutiendra la dignité, l’égalité et la justice pour toutes et tous sont nécessaires aujourd’hui plus que jamais.

 

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue éditorial de Devex.

A propos de l’autrice

Beth Woroniuk est chargée de recherche au Feminist Foreign Policy Collaborative et conseillère du consortium Walking the Talk. Avec plus de 35 ans d’expérience dans le conseil aux agences d’aide bilatérale, aux entités des Nations Unies, aux ONG et aux organisations féministes, Beth est une défenseuse passionnée des approches féministes en matière de financement et d’élaboration des politiques.