– Lutter contre les violences faites aux femmes #2 : Au Mali, avec Oumou Salif Touré

– Lutter contre les violences faites aux femmes #2 : Au Mali, avec Oumou Salif Touré

Tout au long des 16 jours d’activisme pour mettre fin aux violences faites aux femmes, Equipop interviewe ses partenaires sur leurs actions de lutte contre les violences basées sur le genre.

Oumou Salif Touré est une militante féministe malienne de 23 ans. Elle travaille pour Plan International Mali en tant que coordinatrice d’un projet de lutte contre les mutilations sexuelles féminines. Elle est aussi coordinatrice pays pour Global Media Campaign Mali, membre d’AfriYan, jeune ambassadrice SR/PF Mali et membre du Réseaux des jeunes féministe d’Afrique de l’Ouest.

Pourriez-vous expliquer les enjeux actuels liés aux VBG (violences basées sur le genre) au Mali ?

Les statistiques au Mali sont éloquentes et affligeantes, les violences basées sur le genre sont très répandues. Elles sont systémiques et culturellement ancrées.  Selon la cartographie démographique du Mali de 2019, 49% des femmes ont subi dans leur vie un acte de violence émotionnelle, psychologique, physique ou sexuelle. Parmi les femmes qui ont subi des violences physiques ou sexuelles, 68% n’ont jamais recherché d’aide et n’ont jamais parlé à personne. Entre les femmes qui sont battues et les filles qui ont subi des mutilations sexuelles féminines pour des raisons culturelles ou religieuses, les violences envers des femmes se rencontrent dans chaque région, société et culture, au sein des familles ou des groupes sociaux. Les violences sont aussi commises dans le conflit armé dans le Nord du Mali. Comme en 2012, les viols peuvent devenir une arme de guerre. Il est important de situer le contexte malien : nous sommes en train de lever nos voix, mais il reste beaucoup à faire.

Pouvez-vous donner un exemple d’action que vous avez mené en 2020 pour y faire face ? 

En 2020, ma plus belle lutte a été l’arrestation du chanteur Sidiki Diabaté, accusé de violences par une jeune femme, Mamacita, et notamment de l’avoir forcée à avorter. Avec l’aide de nos sœurs du Burkina, d’Abidjan et de beaucoup d’autres féministes d’Afrique de l’ouest, nous avons organisé une grande campagne de boycottage de l’artiste, en particulier sur les réseaux sociaux. Nous avons eu du succès ! Il a perdu des contrats, beaucoup de gens se sont désabonnés de ses pages et il a finalement été arrêté. Nous avons aussi offert une assistance juridique à la victime et nous sommes battues pour qu’elle bénéficie d’une assistance psychologique. Nous avons organisé une marche pour dire non aux violences basées sur le genre au Mali. Nous avons toutes été victimes de violences basées sur le genre de harcèlement sexuel, de harcèlement en ligne, d’agressions sexuelles, de viols – mais l’occasion de nous s’exprimer nous avait manqué. La société malienne peut être très étouffante. Si tu t’exprimes, comme dans l’affaire de Sidiki Diabaté, à force c’est toi qui va tout prendre. Mais c’est une fierté pour moi chaque fois qu’une survivante s’exprime, parce que ça peut l’amener à la liberté et à la justice.

As-tu un conseil pour des féministes qui veulent devenir actives contre les VBG ?

La clé, c’est la sororité. En Afrique de l’Ouest on s’est mises ensemble, chose qu’on ne fait pas assez souvent. Je me suis rendu compte comme on peut être fortes ensemble. Je suis très fière d’appartenir à cette génération, qui ne se laisse plus faire, qui sait que la vie de la femme ne se résume pas à être battue, harcelée et violée. On a notre mot à dire pour l’avenir de notre pays, et on y participe. La grande campagne en ligne n’était pas possible sans cette sororité. Être une épaule pour tes sœurs, pour pouvoir pleurer. Être une sœur pour une femme en difficulté. J’essaie d’expliquer que je ne suis pas née féministe, c’est la société qui m’a rendu comme ça, parce que je suis en colère. Je n’ai pas envie que mes filles vivent dans une société patriarcale comme maintenant au Mali.

Il faut être solide, prête à encaisser les coups, prête à subir du harcèlement de toute part et continuer à dénoncer, prête à supporter les regards non-amicaux, les commentaires sournois. Il faut être prête à assumer cette étiquette de femme aigrie qu’on va te coller, surtout il faut être prête à foncer et à ne jamais baisser les bras, jusqu’au jour où ce monde sera pavé d’un peu de justice.