Transition démographique en Afrique : échos de Londres à la polémique suscitée par Emmanuel Macron lors du G20

Transition démographique en Afrique : échos de Londres à la polémique suscitée par Emmanuel Macron lors du G20

« Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien ».

En répondant à une question sur l’aide du G20 à l’Afrique lors d’une conférence de presse ce weekend en Allemagne, Emmanuel Macron a déclenché de vives réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux. On lui a notamment reproché de « s’attaquer aux ventres des femmes africaines ». Directrice d’une ONG engagée pour les droits et la santé des femmes en Afrique de l’Ouest, je reviens de Londres, où j’ai participé au Sommet FP2020, mouvement mondial pour la Planification Familiale, et j’aimerais apporter certains éléments de réflexion en écho aux débats suscités par cette intervention.

Au regard des enjeux complexes du développement, il est nécessaire de réunir le plus grand nombre d’intérêts et d’énergies et de mettre en dialogue des perspectives diverses. Notre organisation travaille sur la planification familiale car nous pensons que c’est un levier essentiel de l’amélioration du statut des femmes. Nombre d’acteurs et d’actrices s’impliquent aussi sur cette thématique à travers d’autres portes d’entrée, plus larges ou plus étroites : lutte contre la mortalité maternelle, amélioration des systèmes de santé ou encore développement économique.

A Londres, lors de ce sommet auquel participaient plus de soixante Etats et organisations du monde entier, une table ronde réunissait par exemple les ministères des finances de plusieurs nations. Certaines interventions, en particulier portées par des gouvernements des pays d’Afrique, ont souligné l’enjeu de la croissance démographique pour leur pays. Et si l’intervention du président français sur la forme peut prêter à de nombreux commentaires, sur le fond, elle n’est pas absurde. Car les faits sont là : certains pays africains, et seulement certains – faut-il rappeler une fois encore que l’Afrique est un continent qui regroupe des pays aux réalités très diverses ? – présentent des taux de fécondité élevés. C’est le cas de la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest francophone, comme le Mali ou le Niger, où les taux dépassent effectivement les 6 enfants par femme, ce qui entraîne de fortes pressions sur les secteurs sociaux et sur la gestion de l’espace. On sait que les relations entre augmentation de la population et croissance économique ne sont pas univoques, mais l’augmentation rapide d’une population dans un contexte de pauvreté implique une proportion très importante de jeunes et donc des besoins éducatifs et sanitaires conséquents. Il n’est donc pas faux de dire qu’une croissance démographique élevée est un défi de plus à relever pour des Etats qui ont par ailleurs l’ambition d’accélérer leur développement. Là s’arrête le constat. Et là doit se poser la question : comment agir ?

Cette question a un historique qu’il est nécessaire de rappeler. Revenons en particulier sur la conférence internationale sur la population et le développement, tenue au Caire en 1994, qui a marqué un changement de paradigme important : l’abandon du discours de contrôle de la population et le refus de toute politique démographique qui transformerait les êtres humains en objectifs chiffrés. Un consensus fondateur y a été trouvé. Il s’agit de le défendre en toute occasion : les politiques en matière de population doivent être fondées sur les « droits reproductifs », c’est-à-dire « ces droits, possédés par toutes les personnes, leur permettant l’accès à tous les services de santé reproductive… Ils incluent aussi le droit de prendre les décisions reproductives, en étant libre de toute discrimination, violence et coercition… Les droits reproductifs sont intimement liés à d’autres : le droit à l’éducation, le droit à un statut égal au sein de la famille, le droit d’être libre de violence domestique, et le droit de ne pas être marié avant d’être physiquement et psychologiquement préparé pour cet événement » [ONU, 1998 a : 180]. C’est un enjeu éthique mais aussi un enjeu d’efficacité des actions. Les programmes d’accès à la contraception fonctionnent quand ils se basent sur une approche intégrée du développement humain et qu’ils promeuvent le libre choix.

Dès lors, si dans son intervention, Emmanuel Macron a voulu dire qu’il faut investir massivement dans les secteurs sociaux, à la fois à travers la mobilisation des budgets nationaux des Etats africains et l’aide au développement, comme il a pu le souligner récemment dans le cadre du G5 Sahel, nous sommes évidemment totalement d’accord. Et nous le prenons au mot.

La France s’est dotée d’une stratégie « Population / DSSR 2016-2020 » au niveau du ministère des Affaires étrangères : il est maintenant urgent que son gouvernement y consacre un financement adéquat. L’initiative « She Decides » a été lancée il y a six mois pour contrer les déficits laissés par le désengagement de Donald Trump pour la santé mondiale et les droits des femmes : qu’attend la France pour la soutenir financièrement ? Mardi à Londres, de nombreux Etats ont annoncé des investissements importants pour les droits des femmes et particulièrement les droits et la santé sexuels et reproductifs. Le Canada de Justin Trudeau a déclaré que toute sa politique de développement internationale prendra désormais en compte de manière transversale les questions d’égalité de genre et y consacrera des moyens supplémentaires. En Europe, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède ont annoncé des engagements financiers conséquents : autour de 84 millions d’euros additionnels pour 2017-2018. La France est, elle, restée silencieuse.

Aujourd’hui, nous nous inquiétons. Le gouvernement Philippe vient d’annoncer des coupes très significatives au budget 2018 de l’aide au développement française. Annuler ces coupes et annoncer des engagements en faveur des droits et de la santé des femmes en Afrique serait pour le président français le meilleur moyen de clarifier ses propos et de couper court à la polémique. Aujourd’hui, les questions de développement doivent s’envisager de manière globale. Les destins des nations sont liés par une responsabilité partagée, et la France doit passer à l’action.

 

Aurélie Gal-Régniez

Directrice exécutive d’Equilibres & Populations