Une interview avec Dr. Selma Hajri
Médecin spécialisée en endocrinologie de la reproduction, Selma Hajri est engagée depuis plus de vingt-cinq ans pour les droits sexuels et reproductifs. Son parcours, entre pratique clinique, recherche et militantisme, l’a menée de l’introduction de l’avortement médicamenteux en Tunisie à la coordination d’un réseau régional pour l’accès à l’avortement sécurisé en Méditerranée. Féministe depuis ses années étudiantes, elle revient sur les étapes qui ont marqué son engagement, les avancées obtenues mais aussi les résistances qui persistent.
Devenir une militante.
J’étais déjà féministe dans ma tête bien avant de devenir militante. Mon féminisme était nourri par mon éducation, mes lectures et mes années d’études. Quand j’étais étudiante en médecine, je m’intéressais déjà au militantisme pour les droits de manière générale et aux droits des femmes en particulier. Mais les études médicales étaient extrêmement prenantes et me laissaient peu de temps pour m’engager activement.
« J’étais déjà féministe dans ma tête »
Le véritable tournant est venu lorsque j’ai commencé à travailler dans le planning familial. J’ai alors découvert de beaucoup plus près la réalité vécue par les femmes qui cherchent à accéder à des services de santé reproductive.
En Tunisie, l’avortement est légal depuis 1973. Sur le papier, on pourrait donc penser que la question est réglée. Mais dans la pratique, j’ai découvert une tout autre réalité : la stigmatisation, les jugements et les comportements moralisateurs auxquels sont particulièrement confrontées les jeunes femmes célibataires.
J’en ai moi-même fait l’expérience. Lorsque j’ai avorté, une collègue gynécologue, pourtant considérée comme une femme très libre, m’a renvoyé la responsabilité de ma situation. On m’a dit : « Tu es majeure, tu es responsable de tes actes. »
Cette phrase m’a profondément choquée. Elle révélait pour moi une forme de jugement qui pouvait continuer à accompagner l’accès à l’avortement, même lorsqu’il est légal.
Cette expérience a contribué à faire de moi une militante.
De la recherche à l’introduction de l’avortement médicamenteux
J’ai commencé par la recherche. Progressivement, mes travaux se sont orientés vers la santé sexuelle et reproductive, puis vers l’avortement médicamenteux, au moment où cette méthode commençait à se développer en Europe.
Lorsque j’ai voulu l’introduire en Tunisie, certaines organisations ont refusé de soutenir le projet au motif que la Tunisie était un pays musulman. Pour moi, cet argument ne tenait pas. Je ne voyais pas pourquoi le fait d’être dans un pays musulman devait empêcher l’accès à une méthode d’avortement sûre et médicalement reconnue.
Quelques années plus tard j’i pu reprendre le projet grace à l’appui d’une organisation américaine, nous avons lancé des études de recherche afin d’introduire l’avortement médicamenteux en Tunisie. À l’époque, cette démarche reposait largement sur mon initiative personnelle et sur un réseau professionnel que j’avais construit au fil des années.
La première étude a rencontré un succès important et a été publiée dans The Lancet. Cette reconnaissance a ouvert de nouvelles possibilités. Nous avons ainsi poursuivi les recherches jusqu’à l’obtention de l’autorisation d’introduire officiellement l’avortement médicamenteux dans le pays.
En 2001, la méthode a été introduite en Tunisie, d’abord dans quelques centres pilotes, puis progressivement dans l’ensemble des centres de planning familial. En 2008, elle est devenue la méthode prioritaire utilisée dans ces structures.
Cette expérience m’a montré qu’une évolution concrète des pratiques était possible lorsqu’on arrivait à faire travailler ensemble la recherche, le militantisme et les institutions.
Faire reconnaître les droits sexuels et reproductifs
En 2012, j’ai créé, avec plusieurs collègues et militantes, l’association Groupe Tawhida Ben Cheikh. Nous avons choisi le nom de la première femme médecin tunisienne, qui a également été une figure importante de la création du planning familial en Tunisie.
Notre objectif était clair : former et sensibiliser aux droits et à la santé sexuelle et reproductive.
Mais j’ai rapidement compris que le combat ne se limitait pas aux institutions. Il fallait également convaincre une partie du mouvement féministe tunisien de l’importance de ces questions.
À cette époque, les droits sexuels et reproductifs étaient parfois perçus comme une prérogative de l’État tunisien plutôt que comme un véritable enjeu féministe. Il a fallu du temps pour que l’accès à l’avortement retrouve une place plus importante dans les revendications féministes.
Il a fallu près d’une décennie pour que cette question reprenne toute son importance, notamment parce que, malgré la légalité de l’avortement, les femmes continuaient à rencontrer de nombreuses difficultés pour y accéder réellement.
Sortir des frontières tunisiennes
Avec le temps, j’ai compris qu’un combat limité à la Tunisie ne suffisait pas. Dans beaucoup de pays de la région, les possibilités de militer ouvertement pour le droit à l’avortement sont beaucoup plus limitées.
Avec des amies et chercheuses engagées pour le droit à l’avortement, j’ai donc commencé à travailler à la création d’un réseau régional réunissant des militantes de plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : Maroc, Algérie, Égypte, Liban, Irak, Turquie et Tunisie notamment.
Au départ, le réseau fonctionnait essentiellement en ligne, notamment pendant la période du Covid-19. Mais nous avons rapidement été confrontées à des difficultés financières et administratives. Faire circuler des financements entre différents pays était compliqué et cela rendait difficile la construction d’une véritable organisation régionale.
En 2023, un nouveau réseau a vu le jour : MARA-MED, pour Movement for Access and Rights to Abortion. Le réseau a été installé en Europe afin de faciliter son fonctionnement financier, mais nous avons également élargi notre ambition.
Il ne s’agissait plus seulement de défendre le droit à l’avortement. Nous voulions placer au cœur du plaidoyer la question de l’autonomie corporelle des femmes.
Cette dimension plus internationale me paraît essentielle. Les difficultés que nous rencontrons dans le monde arabe trouvent des échos ailleurs : l’objection de conscience en Italie, la remise en question des droits dans certains pays européens, la criminalisation à Malte ou encore la montée des conservatismes dans plusieurs régions.
Le contrôle du corps des femmes ne connaît pas de frontière.
Une bataille contre le conservatisme et la désinformation
Après plusieurs décennies d’engagement, je refuse de présenter cette histoire comme une progression continue. Les avancées coexistent avec des régressions.
Les enquêtes que nous avons menées auprès de jeunes en Tunisie ont notamment révélé un niveau de conservatisme qui m’a surprise, y compris chez les jeunes femmes.
Plus inquiétant encore : alors que l’avortement est légal dans le pays depuis plus de cinquante ans, une part importante des jeunes interrogés ne le savaient pas ou bien y étaient hostiles.
Concernant les réseaux sociaux, on aurait pu penser qu’ils allaient faciliter l’accès à l’information. Mais ils permettent aussi la circulation massive de contre-informations et de désinformation.
Je vois pourtant quelque chose qui me donne de l’espoir. Certaines jeunes générations ont une plus grande liberté et une plus grande radicalité lorsqu’elles parlent du corps et de la sexualité. Les jeunes femmes, en particulier, me semblent parfois plus courageuses que les générations précédentes pour remettre en question les normes qui leur sont imposées.
Une nouvelle génération pour poursuivre le combat
Aujourd’hui, je dirais que je suis arrivée « un peu au bout de mon chemin ». J’ai quitté l’association tunisienne que j’avais créée lorsque j’ai estimé qu’une nouvelle génération était suffisamment solide pour prendre le relais.
Je continue cependant à m’investir dans le réseau régional.
Ce qui me donne confiance, ce sont justement ces jeunes militantes et militants qui arrivent avec davantage de ressources, de compétences et d’outils que les générations précédentes. Le changement prendra du temps, mais l’essentiel est que des organisations existent pour permettre à cette nouvelle génération de s’engager.
Quand je regarde mon parcours, de la médecine à la recherche, puis du militantisme tunisien à la construction d’un réseau régional, je vois finalement un même combat : celui de l’autonomie des femmes sur leur corps.
Ce combat ne peut pas être réduit à une région ou à une religion. Les contextes diffèrent, mais les mécanismes de contrôle, de stigmatisation et de restriction de l’accès aux droits se retrouvent partout.
C’est précisément pour cette raison que le combat doit, lui aussi, être mondial.
« Le combat pour les droits des femmes est un combat mondial »