Lors du webinaire inédit “Genre et économie de la santé – Des approches liées pour une meilleure santé” Equipop et la FERDI ont réuni des chercheur·es et des praticien·nes du développement autour d’un enjeu central : comprendre les rapports de genre, leur rôle dans la construction des inégalités de santé et leur influence sur l’efficacité, l’équité et la porte des politiques publiques de santé. À la croisée de la recherche et de l’action, les échanges ont mis en lumière la nécessité d’intégrer l’analyse du genre de manière transversale dans les politiques et systèmes de santé, non comme une dimension additionnelle, mais comme un levier essentiel pour agir sur les déterminants sociaux et économiques des inégalités de santé !
Des alliances pour décloisonner la santé
Ce webinaire marque une première collaboration entre l’Institut des Hautes Études du Développement Durable (IHEDD-Ferdi) et Equipop.
Ce dialogue entre Aurore Pellissier, Beniel Ulrich Agossou, Jacky Mathonnat et Stevie Reine Yaméogo a permis de confronter les approches et analyses économiques des questions de santé aux réalités vécues sur le terrain pour renforcer le triptyque des savoirs entre recherche, terrain et plaidoyer. Comme l’a souligné la modératrice Dominique Pobel (référente en politiques et systèmes de santé à Equipop) les interventions en santé qui ne prennent pas en compte les enjeux de genre : “conduisent souvent à invisibiliser une partie des besoins, une partie des usages et des obstacles vécus par les populations, voire à ignorer certaines pathologies et, dans tous les cas, à sous-estimer les déterminants sociaux de l’accès aux soins”.
Des indicateurs globaux sous l’effet d’un “plafond de verre”
Malgré une amélioration globale de la santé ces vingt dernières années, les progrès marquent un ralentissement inquiétant depuis 7 à 8 ans, avec une tendance à la « phase de plateau ». Les femmes et les filles conservent toutefois un avantage en matière de mortalité et d’espérance de vie.
Certains indicateurs montrent des écarts criants qui ne s’expliquent pas uniquement par le niveau de revenu des pays.
C’est le cas de la mortalité maternelle, qui reste la première cause de mortalité chez les adolescentes au niveau mondial. Bien qu’elle ait baissé pour atteindre environ 200 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023, nous restons très loin de l’Objectif de Développement Durable (ODD) fixé à moins de 70 décès d’ici 2030. De même, l’accès à un accouchement assisté – qui a fortement progressé dans de nombreux pays – varie drastiquement (34 % en RDC contre 99 % au Burundi ou au Botswana).
Jacky Mathonnat souligne qu’une étude récente menée auprès de 2 millions de femmes dans 61 pays à faibles et moyens revenus révèle que deux tiers d’entre elles déclarent rencontrer au moins un obstacle majeur pour accéder aux soins (manque d’argent, distance, manque d’autonomie de décision). Les femmes pauvres, jeunes, rurales, peu instruites ou non couvertes par une forme d’assurance santé sont les premières touchées.
“Le genre ne doit pas être traité simplement comme une variable sociale ou individuelle de plus, mais comme une dynamique transversale qui modifie en profondeur les besoins de santé, la demande de soins, les trajectoires, l’accès effectif aux soins et en certains cas leur qualité. De ceci, la réflexion et les analyses économiques empiriques des questions de santé et de réformes des systèmes de santé rendent de plus en plus compte. Tout ceci renvoie d’ailleurs à la question de l’approfondissement effectif de la couverture santé universelle”. Jacky Mathonnat.
Le renoncement aux soins : l’éclairage par les “capabilités”
Pour illustrer concrètement ces mécanismes, Aurore Pélissier a partagé les résultats d’une étude quantitative menée auprès de 760 étudiant·e·s de l’Université de Lomé au Togo. Les chiffres sont édifiants : 72 % des étudiant·e·s interrogé·e·s ont renoncé à se soigner lorsqu’elles/ils en ont eu besoin pour la dernière fois.
Si 38 % ont eu recours à l’automédication (appelé non-recours partiel), 34 % ont totalement renoncé à se soigner, principalement pour des barrières financières. L’analyse révèle une spécificité de genre marquante : si les femmes semblent globalement moins renoncer aux soins généraux que les hommes dans cette population étudiante, elles affichent en revanche un très fort renoncement (plus de 75 %) lorsqu’il s’agit de soins gynécologiques ou de consultations intimes. En mobilisant l’approche des capabilités d’Amartya Sen, Aurore Pélissier invite à repenser la notion d’accès.
Il ne suffit pas de décréter un droit ou d’ouvrir un service comme le rappelle Aurore Pelissier “Il faut se poser la question des libertés réelles et pas seulement des droits des individus. Est-ce que les individus sont en capacité de choisir effectivement d’accéder à certains types de soins quand les besoins s’expriment ?”. Sans cela, les analyses coûts-bénéfices classiques continueront de sous-estimer systématiquement les besoins spécifiques des femmes.
Transformer les services par la démocratie en santé féministe
Les projets portés par Equipop confirment que les freins ne sont pas uniquement matériels mais aussi éminemment sociaux et institutionnels. Stevie Reine Yaméogo a partagé les leçons apprises des projets “SANSAS” au Sénégal et “Jeunes en Vigie” au Burkina Faso et au Sénégal. Les adolescentes y font face à un stigma social fort, à des attitudes moralisatrices de la part des soignant·e·s et à un manque de confidentialité
Pour lever ces barrières, Equipop déploie des méthodologies de démocratie en santé féministe, notamment à travers des audits sociaux participatifs menés par les jeunes elles-mêmes. Comme l’explique Stevie Reine Yaméogo : “Au-delà de l’aspect financier, une adolescente renonce souvent à consulter par peur du jugement moralisateur du personnel soignant ou de la rupture de confidentialité. L’audit social redonne le pouvoir à ces filles : en évaluant elles-mêmes la qualité de l’accueil, elles cessent d’être de simples usagères passives pour devenir actrices du changement et négocier l’adaptation des services”. Ces diagnostics communautaires et participatifs constituent un levier de transformation des systèmes de santé. Il permettent notamment de :
- faire remonter des réalités ignorées par les approches classiques (ex : la gestion de la santé menstruelle ou l’ampleur des violences gynécologiques et obstétricales) ;
- adapter concrètement les services de santé aux besoins spécifiques (horaires, confidentialité, accueil) ;
- transformer les rapports de pouvoir entre soignant·e·s et soigné·e·s, favorisant l’empouvoirement (ou l’agentivité) des filles ;
- renforcer leur agentivité et leur pouvoir d’agir en créant les conditions pour qu’elles puissent formuler leurs besoins, porter des revendications et participer aux décisions qui affectent leur santé.
Ces approches participatives et communautaires ont été largement validées par des évaluations externes positives et ont fait l’objet de publications scientifiques (voir la rubrique “pour aller plus loin”).
De son côté, Beniel Ulrich Agossou a rappelé que l’intégration du genre se heurte encore à de fortes résistances politiques et techniques. Il souligne le manque d’analyse des méthodologies actuelles : “ Les outils statistiques actuels se contentent souvent de trier des données par sexe (homme/femme) sans capter les relations complexes de pouvoir. De plus, de nombreux décideurs, bien que convaincus, manquent d’outils pratiques pour traduire la volonté politique en lignes budgétaires sensibles au genre.”
Genre et économie de la santé : une alliance indispensable
La conclusion de ce webinaire offre une feuille de route claire pour l’avenir des politiques de santé:
- L’approche de genre et l’économie de la santé ne doivent plus être pensées en silo et on observe des évolutions très positives en ce sens.
- L’approche genre décrypte la manière dont les normes sociales, les inégalités et les rapports de force influencent l’exposition aux risques et le recours effectif aux soins.
- L’économie de la santé apporte des grilles de lecture sur les déterminants de la santé, de la demande de soins, sur l’affectation des ressources, les incitations financières, les coûts, l’efficacité et l’efficience des interventions.
En les articulant, on démontre qu’un système de santé plus juste et plus équitable est également un système plus performant et plus efficient. En éliminant les barrières d’accès pour les femmes et les jeunes, on optimise l’utilisation des ressources publiques et on évite des coûts sanitaires et sociaux majeurs à long terme.
Se former pour passer à l’action
L’intégration du genre dans les programmes de développement ne s’improvise pas. Elle nécessite des grilles d’analyse, des outils pédagogiques adaptés et un véritable travail de déconstruction des postures professionnelles. Certifiée Qualiopi pour ses actions de formation, Equipop accompagne les acteur·ice·s de la solidarité internationale, les équipes de recherche et les institutions de santé à travers des modules théoriques et pratiques basés sur l’éducation populaire
Consultez le catalogue des formations d’Equipop sur cette page ou contactez-nous pour en savoir plus : formation@equipop.org
Pour aller plus loin
- Pélissier, A., Alowou, A. P., & Atake, E. H. (2024). Use of gynaecological care by young women in Togo: focus on students and analysis of the determinants at the University of Lomé. Public Health, 233, 190-192.
- Equipop (2024). « En route vers la démocratie en santé féministe : Participation significative et inclusive des jeunes pour une redevabilité effective en santé », guide pratique pour l’action
- Equipop (2025), “The Jeune en Vigie Program”, Knowledge Management Training Package for Global Health programs and John Hopkins, Lien.
- Memmi Machado, S., et al. (2025). « La démocratie en santé : adopter une approche féministe pour lutter contre les oppressions sociales », Revue Santé Publique, n°1, p. 37-41
- Guttmacher Institute. Adding It Up : un simulateur pour mesurer les bénéfices des investissements dans la contraception et la santé reproductive
- Page du webinaire sur le site de l’IHEDD
Qui sont les intervenant·e·s ?
- Dominique Pobel (Modératrice) : Référente en politiques et systèmes de santé à Equipop, engagée depuis plus de vingt ans sur les questions de genre et de santé sexuelle et reproductive
- Aurore Pélissier : Maîtresse de conférences HDR en Sciences économiques à l’Université Bourgogne Europe et Fellow à la FERDI
- Beniel Ulrich Agossou : Médecin et Conseiller Technique Systèmes de Santé/DSSR au sein du Centre ODAS
- Jacky Mathonnat : Professeur émérite en Sciences économiques à l’Université Clermont Auvergne, chercheur au CERDI, Senior Fellow et responsable du Programme santé (recherche et formation) à la FERDI
- Stevie Reine Yaméogo : Sociologue, féministe burkinabè et responsable de projets à Equipop, spécialiste des dynamiques communautaires et de démocratie en santé
Focus sur la FERDI
La Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi) est une institution de recherche indépendante qui vise à influencer les politiques de développement international. À travers son Institut des Hautes Études du Développement Durable (IHEDD), elle propose des formations de haut niveau destinées aux cadres des administrations des pays des Suds, s’appuyant sur des expertises académiques pointues pour guider les choix de politiques publiques. Ce webinaire s’inscrit dans le parcours de formation “Renforcement des systèmes de santé” de l’IHEDD-Ferdi, soutenu par le Gouvernement Princier de Monaco et l’Agence française de développement (AFD).
Focus sur Equipop
Equipop est une association féministe de solidarité internationale qui œuvre pour un monde où les droits de toutes et tous, notamment les droits sexuels et reproductifs, sont respectés et où chacun·e peut participer pleinement à des sociétés justes et durables. À travers son Centre de ressources et son organisme de formation, Equipop crée des espaces de réflexion et de mise en dialogue entre chercheur·euse·s, militant·e·s et acteur·trice·s de la solidarité internationale, et propose des formations nourries par plus de 30 ans d’expériences de terrain, croisant savoirs académiques et expérientiels.