«Femmes, Paix et Sécurité : des héritages aux alliances intergénérationnelles pour construire la paix en Afrique de l’Ouest et au Sahel »

À l’occasion de la Journée Internationale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, Equipop a organisé le 19 juin 2026, un webinaire intitulé « Mobilisation et contribution des femmes et des filles à la gestion des crises et conflits, d’hier à aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest et au Sahel », dans le cadre du projet « Pour des agendas féministes, paix et sécurité – Africaines de l’Ouest et du Sahel solidaires pour la paix ».

Deux semaines après cette rencontre, que pouvons-nous retenir ? Au-delà de la richesse des échanges, ce webinaire a mis en lumière plusieurs enseignements majeurs pour faire progresser l’agenda Femmes, Paix et Sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Retour sur les principaux messages, les défis soulevés et les pistes d’action identifiées collectivement. 

En réunissant des pionnières des mouvements féministes, des militantes des générations intermédiaires et des jeunes activistes de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel, cette rencontre a favorisé un dialogue intergénérationnel autour d’un objectif commun : faire émerger les expériences inspirantes, analyser les défis actuels et identifier des leviers de changement durable  en faveur d’une paix durable, inclusive et fondée sur les droits des femmes et des filles dans la région. 

Mme Maïmouna N’DOYE, référente Genre et Approches féministes à Equipop, a animé les échanges avec finesse, favorisant un dialogue riche entre les panélistes Mme Bintou SAMAKE, Présidente CA/WILDAF AO et membre de la Commission Nationale des Droits Humains (Mali), Mme Diago N’DIAYE, Présidente du REPSFECO (Sénégal), Mme Confort KABISSA-LAMBONI, Coordinatrice du REFED et membre du Sénat du Togo (Togo), Mme Woré N’DIAYE, experte en Transformation des conflits et Développement (Sénégal), Dr Samiratou BOUBACAR AMADOU, co-fondatrice et Directrice Exécutive de l’ONG GEMS (Niger), Mme Mariette MONTCHO, Directrice Exécutive du ROAJELF (Bénin) et Mme Réyhanath TOURE AMADOU, Directrice Exécutive de Tchowoure Women Empowerment (Togo).  

Les femmes au coeur de la construction de la Paix depuis toujours

Les échanges ont rappelé une réalité longtemps invisibilisée : les femmes ne sont pas uniquement les premières victimes des conflits et crises. Elles jouent un rôle incontournable dans la prévention des violences, la préservation du dialogue au sein des communautés, l’accompagnement des survivantes, et la reconstruction du tissu familial et social. 

Cette vision a largement trouvé un écho lors des échanges interactifs. Pour les participant·e·s, la paix est avant tout synonyme de cohésion sociale, de justice, de solidarité, de liberté, de dialogue et de bien-être partagé, bien au-delà de la seule absence de conflit. 

Des héritages de luttes qui continuent de porter le changement

À travers les témoignages des panélistes, les participant.e.s au webinaire ont pris la mesure des grandes mobilisations qui ont marqué les mouvements féministes dans la région. 

Au Mali, les luttes menées par les organisations de femmes pour leur inclusion dans les processus de paix illustrent la puissance du plaidoyer collectif et de la persévérance. Malgré de nombreuses résistances, les femmes ont réussi à faire entendre leur voix dans des espaces où elles n’étaient ni entendues, ni attendues, ni souhaitées.  Une preuve en est leur participation aux Accords préliminaires de Ouagadougou, alors qu’elles n’y étaient pas invitées. 

Au Sénégal, l’expérience du réseau Yewwu Yewwi a montré comment la capacité des femmes à passer outre les propos calomnieux ou diffamatoires pour continuer à défendre des causes auxquelles elles croient, a permis d’influencer les politiques publiques et d’obtenir des avancées législatives importantes. Le renforcement des capacités des femmes, y compris dans les zones rurales, au Togo est quant à lui un exemple d’actions d’influence de l’environnement social et politique conduites par les femmes.  

De ces témoignages s’est dégagé un constat partagé : chaque génération apporte une contribution essentielle à la construction de la paix et à la défense des droits des femmes. Les jeunes générations ne commencent pas la lutte ; elles prolongent et renouvellent un engagement porté de longue date par leurs aînées, en y apportant leurs propres stratégies et leurs perspectives. 

Comme l’a souligné l’une des intervenantes, « notre génération n’a pas inventé l’engagement des femmes ; nous nous appuyons sur les luttes et les acquis de celles qui ont précédé pour continuer la lutte face aux défis d’aujourd’hui ».

Des avancées importantes, mais des acquis encore fragilisés

Les discussions ont également mis en lumière les obstacles à la pleine et entière participation des femmes et  filles aux dynamiques de paix et de sécurité.

Au Niger, les conflits et l’insécurité continuent d’exposer les femmes et les filles à des violences multiples : déplacements forcés, mariages précoces, violences sexuelles, difficultés d’accès aux droits et aux mécanismes de protection. 

Les participantes ont souligné le décalage persistant entre les engagements internationaux, les textes nationaux et leur application effective sur le terrain. La faible vulgarisation des textes, rarement accessibles dans les langues locales, limite encore leur appropriation par les principales concernées. 

Les femmes demeurent largement sous-représentées dans les processus formels de paix. Les normes patriarcales, les stéréotypes de genre et des processus encore centrés sur les acteurs armés et institutionnels limitent la reconnaissance de leurs contributions pourtant essentielles à la médiation, à la prévention des conflits et à la cohésion sociale. 

La faible appropriation communautaire de l’agenda Femmes, Paix et Sécurité ainsi que le sous-financement des organisations féministes ont été en outre relevés. 

Au-delà des contextes nationaux, les participantes ont alerté sur la montée des mouvements conservateurs et la fragilisation progressive des acquis. Préserver les droits des femmes apparaît désormais aussi essentiel que poursuivre leur progression.

L’intergénérationnel comme stratégie de transformation

L’un des enseignements majeurs du webinaire réside dans l’importance de renforcer les alliances entre générations pour faire progresser durablement les agendas féministes, paix et sécurité et développer progressivement des sociétés paisibles, inclusives et justes.

Les participantes ont souligné la complémentarité des rôles entre générations : les pionnières transmettent la mémoire institutionnelle, les acquis et les enseignements des luttes passées ; les générations intermédiaires favorisent le mentorat, la mise en réseaux et renforcent les organisations ; les jeunes féministes renouvellent les formes d’engagement grâce aux outils numériques et à de nouveaux espaces de plaidoyer et portent la voix de groupes encore trop peu représentés dans les processus décisionnels. 

Loin d’opposer les générations, ces approches se renforcent mutuellement et constituent une force essentielle pour répondre aux défis contemporains.

Au-delà des spécificités, un message fort s’est dégagé : les défis actuels en matière de paix, de sécurité et de droits des femmes appellent des réponses collectives. La transmission des savoirs, le mentorat, la confiance et la reconnaissance réciproque sont apparus comme des leviers indispensables pour assurer la continuité des luttes, préserver les acquis et développer des réponses innovantes face aux défis actuels de prévention des conflits et de consolidation de la paix. 

Les contributions recueillies lors des échanges interactifs montrent également un large consensus : les femmes et les jeunes deviennent de véritables acteurs du changement lorsqu’il.elle.s participent à toutes les étapes des processus décisionnels, que leurs voix sont entendues, que leurs avis sont pris en compte et qu’ils disposent d’un réel pouvoir d’influence. 

Repenser la paix à partir des réalités vécues

Les échanges interactifs confirment cette vision. Les participant·e·s ont rappelé qu’une paix durable repose avant tout sur l’inclusion, la justice sociale, la participation de toutes et tous, le dialogue et la prise en compte des besoins des personnes les plus vulnérables. Beaucoup insistent sur le fait que les femmes et les jeunes ne doivent pas seulement être protégés, mais pleinement associés aux décisions, à la médiation, à la mise en œuvre et au suivi des processus de paix. Cette conviction s’est également exprimée à travers une intervention du public : « Chaque femme et jeune en milieu urbain ou rural a quelque chose à apporter et il faudrait les valoriser. » 

Panélistes et participantes appellent à mieux reconnaître, documenter et valoriser les savoirs développés par les femmes dans les contextes de crise afin qu’ils nourrissent davantage les politiques publiques et les mécanismes de prévention des conflits. Ces expertises, encore insuffisamment reconnues, constituent un levier essentiel pour construire une paix durable. 

Des pistes d’action pour les prochains mois

Les panélistes appellent à structurer un plaidoyer régional commun, renforcer les mécanismes de mentorat intergénérationnel et mieux documenter les initiatives locales portées par les femmes afin de favoriser leur mise à l’échelle et d’alimenter les politiques publiques.

Les échanges mettent également en évidence la nécessité de renforcer les synergies entre les agendas Femmes, Paix et Sécurité (FPS) et Jeunes, Paix et Sécurité (JPS), dans une approche plus concertée et complémentaire. À cet effet, la création d’un cadre régional permanent de dialogue entre organisations féministes de différentes générations a été proposé. Cette plateforme permettrait de partager les expériences, de consolider les solidarités entre pays, d’accompagner la mise en œuvre des Plans d’action nationaux et de développer des stratégies communes face aux défis qui traversent la région. Cette ambition a trouvé un écho auprès des participantes, comme en témoigne cette intervention : « Je participe depuis le Tchad et j’espère que mon pays pourra faire partie de cette alliance si jamais elle voit le jour. » Cette prise de parole illustre l’intérêt suscité par cette dynamique au-delà des pays directement concernés et les attentes en faveur d’une coopération régionale plus inclusive. 

Enfin, les participantes ont souligné l’importance d’une coopération régionale renforcée afin que les enjeux rencontrés dans un pays puissent faire l’objet de réponses collectives à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. La lutte contre les violences sexuelles liées aux conflits, la reconnaissance des initiatives locales de paix portées par les femmes et la pérennisation des espaces de dialogue intergénérationnel figurent parmi les priorités identifiées pour les années à venir.

Construire dès aujourd’hui les réponses aux crises de demain 

Au-delà du partage d’expériences, le webinaire a mis en lumière une conviction forte : la paix ne se construit pas uniquement dans l’urgence des crises. Elle se prépare, s’organise et se consolide bien avant que les tensions ne deviennent visibles, en renforçant les alliances, les mécanismes de solidarité et la coordination des actions en période de relative stabilité. Cette anticipation permet de répondre de manière plus efficace lorsque les crises surviennent. 

Plus qu’un appel à la mémoire, ce webinaire a porté un message d’avenir : transmettre les héritages, renforcer les alliances entre générations et agir collectivement dès aujourd’hui sont des conditions essentielles pour construire une paix durable en Afrique de l’Ouest et au Sahel. 

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