Conférence des politiques étrangères féministes de Madrid 2026 : une nouvelle étape nécessaire, mais pas suffisante 

Les 2 et 3 juin 2026 s’est tenue à Madrid la 5e Conférence ministérielle des politiques étrangères féministes, sept mois après l’édition organisée par la France. Comme à Paris, une déclaration politique a été endossée par une trentaine d’Etats. Le niveau de ressources financières mobilisées dans le futur proche fera le succès ou l’échec de cette démarche.

Une forte mobilisation de la société civile aux côtés d’Equipop

Dans la continuité des précédentes conférences ministérielles des politiques étrangères féministes, dans lesquelles notre association s’est engagée de manière croissante, Equipop a fait le déplacement à Madrid aux côtés de nombreuses partenaires :

  • L’Alliance Féministe Francophone, initiative qui facilite l’expression des voix féministes francophones dans les espaces multilatéraux 
  • Countdown 2030 Europe et Walking the Talk, pour mettre en lumière les enjeux de droits et santé sexuels et reproductifs et de financement pour l’égalité de genre, et en particulier la nécessité d’un suivi étroit de la 4e conférence internationale sur le financement du développement de Séville ;
  • Les partenaires du Forum de la société civile
  • Une délégation parlementaire française 
  • FFP Collaborative : Equipop est membre du comité de pilotage de ce réseau mondial, qui a réuni une trentaine de personnes en amont de la conférence pour un exercice collectif de réflexion stratégique étalé sur deux jours. 

Aggravation du contexte international depuis la conférence de Paris

Comme l’a rappelé Salina Grenet-Catalano, directrice des Affaires globales au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, la conférence ministérielle de Paris s’était proposée de poser un diagnostic lucide sur la situation, et d’enclencher une rupture de méthode.

Le contexte a changé de nature : il ne s’agit plus d’un ralentissement des progrès, mais d’une offensive massive et structurée contre l’égalité, qui opère sur plusieurs fronts :

  • L’espace numérique : où la désinformation est devenue un enjeu de sécurité nationale pour de nombreux États.
  • Les espaces multilatéraux : où les anti-droits font preuve d’une grande habileté technique.
  • Les financements : notamment avec le « global gag rule » états-unien qui entraîne des fermetures massives de services essentiels.

    L’objectif d’élargir la coalition de ceux qui refusent tout retour en arrière avait donc guidé la préparation de la conférence de Paris, et le texte final, endossé par 31 Etats, contenait du langage plus progressiste que les accords onusiens.

Moins de huit mois plus tard, le contexte international est sans doute encore plus pressant

  • Ana Alonso Giganto (ambassadrice pour la politique étrangère féministe espagnole) a parlé d’un moment historique – lié à la démocratie, la paix et la lutte contre le fascisme – comme il ne s’en produit qu’un ou deux par siècle.
  • Miriam Ciscar Blat (agence de coopération espagnole) a évoqué une « pandémie d’égoïsme ».
  • Ana Redondo Garcia (ministre de l’Égalité espagnole) a conclu : « Deux modèles s’affrontent, et l’Espagne en défend un fermement […] On ne peut pas regarder de l’autre côté. Les féministes ne l’ont jamais fait ».

Une nouvelle déclaration ministérielle 

La veille de la conférence ministérielle, deux cents féministes du monde entier s’étaient réunies à l’occasion du forum de la société civile. Le texte que nous avons publié conjointement appelait les Etats à répondre à l’urgence.

« Les politiques étrangères féministes doivent faire face à ce moment avec clarté, courage, transparence, cohérence, et intégrité politique. Cela nécessite d’ancrer les engagements des gouvernements dans la connaissance, le leadership et les réalités vécues, ainsi que la redistribution du pouvoir, et la participation significative des femmes dans toute leur diversité – particulièrement celles du monde majoritaire – qui font depuis longtemps avancer les alternatives décoloniales, anti-militaristes, anti-racistes, écoféministes, anti-validistes et centrées sur les soins dans les politiques mondiales ».

La conférence ministérielle n’a pas répondu de façon aussi claire à toutes ces exigences à long terme, mais il était indispensable de retrouver le niveau d’engagement de Paris.

Une petite trentaine d’États ont endossé la « déclaration politique commune de Madrid », intitulée « Construire des sociétés pacifiques et justes à travers l’égalité de genre, les droits humains, et les politiques étrangères féministes ». Porté par le discours offensif de l’Espagne et du ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares Bueno (« Il n’y a pas d’égalité sans démocratie, il n’y a pas de démocratie sans égalité »), le texte contient des éléments solides, mentionne la perspective intersectionnelle et valorise le rôle historique des mouvements féministes.

Un outil pédagogique pour aider à la compréhension des enjeux actuels 

La conférence permet aussi de faire de la pédagogie auprès des responsables politiques et des médias, car les liens entre égalité de genre, droits humains, paix et démocratie restent mal compris et identifiés : 

Le front anti-femmes rejoint le front anti-démocratique : Lors de l’ouverture, Eléonore Caroit (ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux de la France) a rappelé que lorsque la démocratie est attaquée, les droits des femmes sont les premiers visés. La réponse doit être collective et ferme face à des mouvements anti-droits mondiaux très bien financés.

Pour contribuer à cette prise de conscience, Le Women 7 (groupe d’engagement du G7 co-piloté cette année par Equipop) a mené des actions de communication, aboutissant notamment à une couverture importante et un éditorial engagé dans le quotidien La Croix le 1er juin. Le quotidien français a pris position dans un éditorial qui doit inspirer l’ensemble de la presse défendant l’Etat de droit et la démocratie. 

Sécurité et espace numérique : Les débats ont rappelé l’importance des enjeux numériques et la concentration des richesses et des médias dans les mains d’une poignée d’hommes misogynes. Mariana Betsa (ministre adjointe des Affaires étrangères de l’Ukraine) a souligné que les politiques étrangères féministes « changent l’optique en matière de sécurité ».

Gouvernance mondiale : Une immense attente a transpiré concernant la succession d’Antonio Guterres : plus de 80 ans après sa création, l’ONU doit enfin être dirigée par une femme.

Les questions fondamentales qui demeurent 

Pour construire un monde juste, il faut défendre un multilatéralisme renouvelé, éloigné des seuls codes hérités de l’après-guerre. Usta Kaitesi (vice-ministre des Affaires étrangères du Rwanda) a rappelé :

« Je ne veux pas penser aux Nations unies en tant que Genève ou New York. Nous sommes les Nations unies ».

La déclaration de Madrid précise d’ailleurs qu’il n’y a pas qu’un seul modèle de démocratie. Comment positionner ces politiques ? Avec humilité et énergie, en reconnaissant les incohérences pour mieux les réduire. Aucun État n’applique encore parfaitement ces principes, pas même l’Espagne.

Et maintenant ? Les prochaines étapes

  • Financement et engagement : La déclaration de Madrid engage les États à assurer un soutien financier soutenu, flexible et accessible aux mouvements féministes. Salina Grenet-Catalano a rappelé la « nécessité politique » de travailler avec la société civile.
  • Le cadre de redevabilité : Le FFP Collaborative a dévoilé le premier cadre de suivi, le « FFP accountability project », pour multiplier les engagements concrets et suivre les progrès.
  • L’absence de l’Union européenne : L’échelon européen a été le grand absent des débats à Madrid. Préserver les financements de l’égalité de genre est pourtant un objectif clé pour les prochains mois. Le duo franco-espagnol devrait entraîner d’autres États européens de manière plus intentionnelle.

Cap sur le Maroc pour la 6e édition

Equipop poursuivra son travail de mobilisation à Bruxelles, Paris et Genève. La 6e édition de la conférence sera accueillie par le Maroc, premier État africain à organiser ce cycle ministériel. Si cela suscite de fortes attentes et des interrogations stratégiques au sein des mouvements associatifs, Equipop et ses partenaires continueront d’appuyer les dynamiques positives.
Comme l’a exprimé Geetanjali Misra (co-fondatrice et directrice exécutive de CREA) au nom du comité de la société civile :

« Nous ne sommes pas ici parce que nous sommes optimistes, mais parce que nous sommes déterminées ».

Pour construire un monde pacifique et juste, il est nécessaire de continuer à défendre le multilatéralisme, aujourd’hui attaqué pour de mauvaises raisons par des acteurs qui cherchent à détruire plutôt qu’à construire ; mais pas à tout prix, c’est-à-dire pas dans les termes des décennies précédentes, puisque l’ONU a été construite essentiellement par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale, alors que les processus de décolonialisation avaient à peine débuté. Usta Kaitesi, vice-ministre des Affaires étrangères du Rwanda, a rappelé les fondamentaux : « je ne veux pas penser aux Nations unies en tant que Genève ou New York. Nous sommes les Nations unies ». Dans le même ordre d’idées, la déclaration de Madrid énonce le fait que, « alors que les démocraties partagent des traits communs, il n’y a pas qu’un seul modèle de démocratie, et la démocratie n’appartient à aucun pays ou aucune région ».

Comment positionner les politiques étrangères féministes dans cet environnement complexe ?

Avec humilité, sans doute, en assurant un positionnement énergique, qui ne renonce pas à avancer malgré les paradoxes que cela peut exposer au grand jour, mais qui reconnaît ses incohérences et s’efforce réellement de les réduire et, à long terme, de les éliminer. En effet, aucun Etat portant une politique étrangère féministe n’applique tous les principes qui devraient le guider, pas même l’Espagne, bien qu’elle soit sans doute aujourd’hui l’Etat le plus volontariste. 

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