À l’occasion de la Journée internationale de la paix, célébrée le 21 septembre, retour sur les initiatives portées par les femmes et les jeunes en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Malgré la persistance des conflits et des inégalités, leurs actions montrent qu’une paix durable passe nécessairement par davantage de justice sociale, d’égalité et de participation inclusive.
Chaque année, le 21 septembre, la Journée internationale de la paix nous rappelle que celle-ci demeure un idéal partagé par de nombreux·ses citoyen·nes à travers le monde, même si elle est encore loin d’être atteinte. Les initiatives menées par les femmes et les jeunes d’Afrique de l’Ouest dans le cadre du projet « Pour un Agenda FéminiSTES, Paix et Sécurité – Africaines de l’Ouest et du Sahel solidaires pour la paix » donnent néanmoins des raisons d’espérer. Financé par le Fonds de Soutien aux Organisations Féministes, à travers l’Agence française de développement (AFD), ce projet est mis en œuvre par un consortium réunissant Equipop (cheffe de file), Femmes Actions et Développement au Niger, Diakonia Sweden au Burkina Faso et le Gorée Institute basé au Sénégal. Il vise à contribuer à la construction de sociétés plus justes, plus équitables et plus pacifiques en apportant un appui financier et techniques aux acteur·ices de la société civile féministe du Bénin, Burkina, de la Côte d’ivoire, du Niger, du Tchad et du Togo.
Des femmes et des jeunes désormais reconnus comme acteur·rices incontournables de la paix
Les femmes ont longtemps été cantonnées au statut de personnes vulnérables, d’éternelles victimes qu’il fallait protéger, tandis que la jeunesse était reléguée au rang de « cadets sociaux », qui ne devaient pas s’intéresser aux questions réservées « aux adultes responsables », notamment sur la construction de la paix et la sécurité. Aujourd’hui, les femmes et les jeunes s’affirment au contraire comme des acteur·rices incontournables de la paix.
Chaque jour, elles·ils initient des projets répondant aux besoins essentiels de leurs communautés, accompagnant les populations et implémentant des solutions locales adaptées à leurs spécificités. Ce rôle est désormais reconnu et soutenu par la majorité des partenaires au développement (communauté internationale, Gouvernements et institutions nationales et décentralisées).
Cette reconnaissance s’inscrit notamment dans l’appui à la mise en œuvre des Résolutions 1325 et 2250, adoptées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies respectivement les 31 octobre 2000 et 9 décembre 2015, et fer de lance des agendas « Femmes, Paix et Sécurité » et « Jeunesse, Paix et Sécurité ». Leur adoption a marqué une évolution majeure dans le champ de la sécurité internationale: pour la première fois, les femmes et les jeunes n’étaient plus seulement considéré·es comme des victimes des conflits, mais également comme des acteur·rices essentiels des processus de paix.
D’autres résolutions 1820 (2008), 1888 et 1889 (2009), 1960 (2010), 2122 (2013), 2242 (2015) sont ensuite venues renforcer ce cadre, en mettant notamment l’accent sur la prévention des violences sexuelles et l’intégration du genre dans les opérations de maintien de la paix. Elles réaffirment le rôle central des femmes et des jeunes dans la prévention des conflits et la consolidation de la paix, tout en donnant des orientations plus précises pour la mise en œuvre de la résolution 1325. Ces textes établissent également un lien entre l’égalité de genre et les politiques de développement. L’autonomisation des femmes et des jeunes n’y apparaît plus seulement comme une question de droits, mais aussi comme une condition de stabilité et de développement.
Passer d’un cadre normatif à une véritable transformation
Afin de mieux comprendre la mise en œuvre de ces résolutions dans les six pays concernés par le projet, le consortium a commandé une étude1 approfondie, réalisée par le West African Research Center de Dakar. Cette étude adopte une approche à la fois empirique et critique. Elle cherche à réancrer l’agenda 1325 dans les pratiques locales et à interroger son appropriation par les actrices sur le terrain. Elle met ainsi en évidence les écarts persistants entre les stratégies conçues dans les capitales et leur faible diffusion dans les périphéries.
Dans les six pays étudiés (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Niger, Tchad et Togo), la mise en œuvre de la résolution 1325 se heurte à des contraintes communes : l’insécurité chronique, le poids du patriarcat et la faible participation institutionnelle des femmes. Ces difficultés prennent toutefois des formes différentes selon les contextes socioculturels de chaque pays.
L’étude montre également que les inégalités économiques et les hiérarchies patriarcales se renforcent mutuellement. Selon l’autrice, la « féminisation de la pauvreté » ne résulte pas simplement d’un déficit de développement, mais d’un régime de pouvoir socio-économique fondé sur la dépendance, l’invisibilisation et l’exclusion. Pour que les outils des Nations unies répondent aux réalités du terrain, ils doivent donc articuler les enjeux de sécurité et d’économie politique. Une paix durable suppose une redistribution concrète des ressources, du pouvoir et de la reconnaissance.
Soutenir les initiatives de paix portées par les femmes et les jeunes
Les femmes occupent notamment une place croissante dans la médiation communautaire. En Côte d’Ivoire, les Médiatrices de paix sont devenues des actrices incontournables, en particulier dans la zone frontalière du nord du pays. En 2025, elles ont mené une soixantaine de médiations avec le soutien du projet. Celles-ci concernaient des violences conjugales et domestiques, des violences sexistes et sexuelles (VSS), notamment des mariages forcés, mais aussi des conflits communautaires, en particulier fonciers. Leur action ne se limite donc plus à la protection des femmes : elle participe plus largement à la sécurité de l’ensemble de la communauté. Cette expérience témoigne de l’efficacité de l’ancrage local des médiatrices dans la détection précoce et la prise en charge rapide des incidents.
Pour de nombreuses femmes, la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais passe également par la fin des violences sexistes et sexuelles déjà trop répandues en tous temps, sont exacerbées par les conflits. Ces violences, présentes dans toutes les sociétés et sur tous les continents, sont aujourd’hui prises à bras-le-corps par les organisations de la société civile de femmes et féministes en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Certaines avancées sont déjà notables.
Au Togo comme en Côte d’Ivoire, par exemple, les femmes ont accès à des Numéros Verts leur permettant de signaler des VSS et des VBG. Dans la région Centrale du Togo, à Sokodé, les autorités religieuses sont également associées à cette mobilisation. Dans cette région fortement marquée par la religion musulmane, l’organisation Dimension Humaine forme des imams afin qu’ils diffusent des messages de prévention contre ces violences. Certains préviennent désormais les organisations de la société civile lorsqu’ils en constatent. Des imams ont également été sensibilisés aux conséquences des mariages précoces et refusent de célébrer certaines unions lorsque la future épouse n’a pas atteint l’âge légal du mariage.
Prévenir les violences grâce à l’autonomie économique
La construction de la paix repose aussi sur des actions de prévention, notamment dans les zones affectées par des violences qui dépassent les frontières nationales. Cette prévention peut prendre différentes formes. Celle que privilégient les organisations de femmes et les organisations féministes consiste notamment à réduire la tentation de « l’argent facile » en développant des activités génératrices de revenus (AGR).
L’autonomisation économique constitue en effet un levier majeur. Les femmes engagées sur le terrain rappellent avec force que la sensibilisation ne peut suffire. Demander aux jeunes et aux femmes en situation de vulnérabilité de refuser les propositions de groupes criminels ou extrémistes, sans leur offrir de solution économique, reste inefficace. Elles réclament donc des projets concrets. Dans les six pays, une attention particulière est ainsi accordée au développement des AGR associées des Associations Villageoises d’Epargne et de Crédit (AVEC), qui permettent non seulement aux femmes de financer leurs activités, mais d’échanger avec d’autres femmes.
Au Bénin, l’organisation Rescue and Hope, basée à Parakou et active dans le nord du pays, identifie les personnes particulièrement exposées au recrutement par des groupes armés. Elle intervient notamment auprès de personnes déplacées, de serveuses de bars et de travailleuses du sexe. Elle les forme afin de renforcer leur capacité à faire face à l’extrémisme violent et les accompagne dans la mise en place d’activités génératrices de revenus (AGR).
Transformer durablement les rapports de pouvoir
Tous ces exemples témoignent d’une progression de la participation effective des femmes et des jeunes aux initiatives de paix, qu’elles soient portées par les autorités ou par les organisations de la société civile elles-mêmes.
Pour autant, comme le souligne l’étude, cette participation reste encadrée par les conditions fixées au sein d’un système de pouvoir encore largement masculin. Tant que ces rapports de domination ne seront pas réellement transformés, les femmes ne pourront pas être pleinement reconnues comme des actrices du relèvement et de la construction d’une paix durable.
Faire de la paix une réalité suppose donc non seulement de soutenir les initiatives portées par les femmes et les jeunes, mais aussi de leur donner les ressources, le pouvoir et la reconnaissance nécessaires pour agir durablement. C’est ce que le Consortium avec le soutien de l’AFD, a entrepris depuis 2024 de faire dans les six pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel, en leur permettant de mener leurs propres projets selon leur propre méthodologie, sans chercher à leur imposer un modèle, en tenant compte des contextes sociaux et politiques très divers.
Le contexte politico-militaire international doit nous convaincre, qu’aujourd’hui encore plus qu’hier ces initiatives de paix locales et nationales des OSC de femmes et de jeunes doivent être encouragées, soutenues et financées, car la paix commence au sein de la famille, du quartier, du village, de l’école et des réseaux sociaux.
- Résolultion 1325 en Afrique de l’Ouest et au Sahel, Lecture féministe des Dynamiques nationales, Convergences et Résistances locales, WARC, Gorée Institute, AFD, 2026. ↩︎