Equipop est impliquée dans le processus de construction de la diplomatie féministe française et de son suivi depuis plusieurs années. Nous avons notamment publié en octobre 2025 une note de position présentant analyses et recommandations sur ce sujet. Le 6 mars 2026, Equipop assistait à l’événement organisé par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
À deux jours du 8 mars, cette rencontre visait à mettre en lumière les engagements de la France en matière de diplomatie féministe, dans un contexte international marqué par la multiplication des conflits, la montée des mouvements réactionnaires et des attaques coordonnées contre les droits des femmes et l’égalité de genre.
Cet article revient sur les quelques enseignements qu’Equipop tire de cette rencontre. Alors que les reculs se multiplient et que le backlash s’intensifie, la diplomatie féministe apparaît plus nécessaire que jamais. Elle constitue une diplomatie de résistance qui doit se traduire concrètement dans les partenariats internationaux, les ambassades, les consulats et les enceintes multilatérales. Pourtant, entre les ambitions politiques affichées et les réalités budgétaires, un fossé persiste.
Une diplomatie féministe réaffirmée
Depuis 2019, la diplomatie féministe est officiellement un principe structurant de l’action extérieure française. Elle a été formalisée par l’adoption de la stratégie internationale pour une diplomatie féministe (2025-2030), qui en précise les priorités et les instruments de mise en œuvre. Cet engagement a également été réaffirmé lors de la 4ᵉ Conférence ministérielle des diplomaties féministes à Paris en octobre 2025, qui a abouti à une déclaration politique endossée par 31 États, avant que la France ne passe le flambeau à l’Espagne pour la 5e Conférence à Madrid en Juin 2026.
Le 6 mars, cet engagement a été rappelé par des interventions de premier plan. Dans son discours d’ouverture, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a souligné que, dans un contexte international marqué par de multiples conflits et tensions, notamment au Moyen-Orient, la participation des femmes aux processus de paix et de négociation demeure essentielle pour parvenir à des accords durables. Donner aux femmes leur place à la table des négociations n’est pas seulement une question d’égalité : c’est aussi une condition pour construire des processus de paix plus solides et inclusifs. Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger, a également rappelé que la diplomatie féministe constitue une digue contre la marée réactionnaire qui menace les droits des femmes dans de nombreuses régions du monde.
Plusieurs priorités ont été mises en avant :
– Le soutien à l’accès à la justice pour les survivantes de violences sexuelles et sexistes ;
– La lutte contre les cyberviolences et le harcèlement en ligne ;
– Le renforcement de la participation des femmes aux processus de paix dans le cadre de l’agenda Femmes, Paix et Sécurité ;
– Le soutien aux défenseur·ses des droits humains dans des contextes répressifs.
Parmi les temps forts de la journée, le Prix Simone Veil a été remis au Centre Marta en Lettonie, saluant son travail pour l’accompagnement et l’accès à la justice des survivantes de violences. Plusieurs tables rondes ont également permis de mettre en lumière les défis actuels.
Une discussion consacrée à l’accès à la justice – thème prioritaire de la Commission sur le Statut des Femmes à l’ONU cette année, à laquelle Equipop et l’Alliance Féministe Francophone ont participé – (Maître Anne-Sophie Laguens ; Dr Patricia Gonzalez Rodriguez ; Mme Meganne Boho ; Dr Silvia Semenzin) a rappelé l’importance des dispositifs d’accompagnement juridique et des cliniques juridiques pour les survivantes de violences, notamment dans les contextes de crise. Une autre table ronde a porté sur la situation des femmes en Afghanistan, où les intervenantes (Mme Françoise Puig-Inza ; Mme Fereshta Abbasi ; Dr Muzhda Halem Rahime ; Mme Mursal Sayas) ont dénoncé l’effacement des droits des femmes sous le régime taliban et rappelé la nécessité de maintenir un soutien international aux défenseur·euses des droits humains.
Une table ronde consacrée à l’Iran a également rendu hommage aux femmes engagées contre la répression du régime, dans le sillage du mouvement « Femme, Vie, Liberté », amplifié après la mort de Mahsa Amini. Les intervenantes Mme Sepideh Farsi, Mme Ayda Hadizadeh, Mme Sorour Kasmaï, Mme Asal Abasian et Mme Aida Tavakol ont rappelé une évidence : lorsque les voix des femmes sont étouffées, la démocratie et les droits humains reculent. Sur le fond, ces initiatives répondent à des besoins urgents : protection, justice, sécurité numérique, participation politique.
Plusieurs nouvelles actions ont également été annoncées pour 2026 : le lancement par Jean-Noël Barrot du plan national d’action « Femmes, paix et sécurité » (2026-2030), la version complète du document restant à paraître ; le développement d’un réseau de femmes médiatrices francophones dans les processus de paix, ou encore la poursuite de projets visant à lutter contre les violences numériques. Le ministre a également annoncé la création d’une « Fabrique de la paix » dans le cadre du G7, destinée à soutenir les initiatives innovantes en matière de médiation et de prévention des conflits, en intégrant davantage les perspectives de genre dans les processus de paix.
Dans le cadre du fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF), deux projets internationaux ont récemment été lancés pour un montant de 10 millions d’euros afin de soutenir l’accès à la justice des survivantes et l’action de la société civile pour les droits sexuels et reproductifs. Un nouveau projet pilote, « Digital Dignity », doit également soutenir 50 organisations féministes africaines travaillant sur les violences numériques. Dans le cadre du Laboratoire pour les droits des femmes en ligne, 5 projets visant à soutenir des solutions innovantes pour lutter contre les violences numériques et renforcer la sécurité des femmes et des militantes sur internet seront également lancés.
Des initiatives fortement ralenties par un contexte budgétaire alarmant
En France, le budget de l’aide publique au développement, dont dépendent de nombreuses organisations de solidarité internationale, a été réduit de près de 60 % en deux ans. Or ces crédits financent une grande partie des programmes portés par les organisations féministes partenaires de la diplomatie française. Selon une enquête du Mouvement associatif publiée en octobre 2025, 1/3 des associations ont moins de trois mois de trésorerie, 50% ont perdu des subventions publiques et 90 000 emplois associatifs sont menacés. Ces baisses interviennent dans un contexte budgétaire déjà complexe pour les associations, puisqu’en 20 ans, la part des subventions publiques dans leur budget a diminué de 41%, sans que d’autres sources de financement ne viennent compenser cela. Le secteur des droits des femmes et de l’égalité de genre est particulièrement touché. Une étude de la Fondation des femmes rapporte qu’en 2025, 71% des associations féministes françaises déclarent une situation financière dégradée par rapport à 2024, avec une baisse moyenne de 15% des subventions en 2025. Des associations sont contraintes de fermer des permanences, privant malgré elles des femmes de services de santé essentiels.
À l’échelle internationale, la situation est tout aussi préoccupante : moins de 1 % des financements humanitaires sont consacrés à la lutte contre les violences fondées sur le genre. Selon un rapport d’ONU Femmes, cette part est restée extrêmement faible au fil des années, malgré l’augmentation constante des besoins dans les contextes de crise et de conflit. Les organisations de défense des droits des femmes, essentielles pour la protection et l’accompagnement des survivantes, voient ainsi leurs ressources se réduire progressivement, ce qui compromet leur capacité à intervenir efficacement et à assurer un soutien durable sur le terrain.
L’enjeu central des prochains mois est donc clair : de nombreuses initiatives sont mises en avant, mais les financements permettant leur mise en œuvre restent faibles.
Le Fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF), salué pour son rôle irremplaçable auprès des organisations de la société civile, constitue un instrument important. De même, les initiatives soutenant l’accès à la justice, les cliniques juridiques ou les programmes partenaires du MEAE témoignent d’un engagement concret. Le récent rapport parlementaire de l’Assemblée nationale : Renforcer durablement la diplomatie féministe dans un contexte de backlash global appelle ainsi à « se donner les moyens d’une diplomatie féministe forte, ambitieuse et de long terme ».
Se donner les moyens d’une diplomatie féministe forte, ambitieuse et de long terme
L’événement du 6 mars a mis en lumière un contraste frappant : d’un côté, des contextes politiques et institutionnels où les droits des femmes et l’égalité de genre sont fragilisés, sous l’influence de forces conservatrices ou théocratiques, comme en Iran ou en Afghanistan, qui remettent en cause l’accès des femmes à la justice, à la participation politique et aux libertés fondamentales ; de l’autre, des femmes mobilisées avec courage pour défendre les droits humains, l’égalité, la justice et la paix.
L’agenda Femmes, Paix et Sécurité rappelle notamment que la participation des femmes aux processus de paix améliore la durabilité des accords et renforce la justice. Mais la diplomatie féministe ne se limite pas à cet agenda : elle vise plus largement à intégrer l’égalité de genre dans l’ensemble des politiques internationales. Pour que ces principes deviennent réalité, ils doivent se traduire par des responsabilités concrètes, un soutien politique fort et des financements sécurisés. Dans un contexte de guerres prolongées, d’escalade des tensions et de montée des discours masculinistes et virilistes, la diplomatie féministe ne peut être un simple label : elle doit être un choix politique assumé.