Lettre ouverte à l’attention des autorités publiques, des institutions académiques, et des acteurs et actrices engagées dans l’approche « One Health », en amont du One Health Summit de Lyon (5-7 avril 2026)
L’approche « One Health » s’est imposée ces dernières années comme un cadre incontournable pour penser les enjeux de santé globale. En reconnaissant les interdépendances entre santé humaine, animale et environnementale, elle a permis de dépasser des approches longtemps cloisonnées et de renforcer les collaborations entre disciplines.
Ces avancées sont importantes. Mais elles restent incomplètes.
Les crises récentes – pandémies, dérèglement climatique, dégradation des écosystèmes, insécurité alimentaire – ont rappelé avec force que la santé ne se joue pas uniquement sur le plan biologique. Elle est profondément façonnée par les conditions sociales, économiques et environnementales dans lesquelles vivent les populations.
Ces conditions sont traversées par des inégalités structurelles, notamment de genre, qui influencent l’exposition aux risques, l’accès aux ressources et les capacités de réponse.
Cet état de fait est clairement identifié par la communauté internationale. La résolution sur la couverture sanitaire universelle adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2023, par exemple, insiste sur l’importance des déterminants sociaux, et appelle à « intégrer la prise en compte des questions de genre à l’échelle des systèmes lors de la conception, de l’application et du suivi des politiques de santé, en tenant compte des droits humains et des besoins spécifiques de toutes les femmes et de toutes les filles […], et en garantissant la participation et le leadership des femmes dans le cadre des politiques de santé et du fonctionnement des systèmes de santé ».
Mais ces dimensions restent encore trop souvent à la marge de l’approche « One Health », qui continue de privilégier des réponses techniques et centrées sur la gestion des maladies. C’est aujourd’hui une limite majeure.
Le manque de prise en compte du genre se manifeste régulièrement dans les aspects les plus basiques des réponses aux crises sanitaires. Il existe un écart frappant entre la surreprésentation des femmes en première ligne face aux crises et leur sous-représentation dans les espaces de prise de décision et dans les médias, comme lors de la crise COVID-19, avec une confiscation de la parole publique par les hommes. La résolution de l’Assemblée générale des Nations unies sur la prévention, la préparation et la riposte face aux pandémies de 2023 rappelle l’écart de rémunération de 25% entre femmes et hommes, ainsi que la double charge des personnels de santé féminins, qui accomplissent la majorité des soins et des travaux domestiques sans rémunération.
Une étude de Women in Global Health avait révélé que les équipements de protection contre le COVID, y compris les masques, avaient été conçus selon une morphologie-« type » masculine par défaut, les rendant mal ajustés pour une grande partie des femmes professionnelles de santé.
Les posologies des traitements sont quasiment toutes déterminées pour des hommes et, de manière générale, la santé des femmes est pensée comme une exception à la règle.
Par ailleurs, les enjeux de santé s’inscrivent dans des parcours de vie marqués par des expositions différenciées, notamment en matière d’environnement, de nutrition et de santé sexuelle et reproductive. Les inégalités sociales et environnementales s’inscrivent dans les corps et le psychisme, avec des effets durables.
Concrètement, les inégalités d’exposition, de reconnaissance et de pouvoir mettent donc en danger la santé des femmes, et altèrent fortement l’efficacité des réponses sanitaires pour la société dans son ensemble.
Élargir l’approche « One Health » à ces réalités sociales n’est pas un ajout périphérique : c’est une condition indispensable pour garantir sa pertinence. Afin de franchir une nouvelle étape, nous appelons donc à :
– placer l’égalité de genre au centre de la conception et de la mise en œuvre des politiques « One Health », et non à leur périphérie ;
– développer des approches réellement interdisciplinaires, en intégrant pleinement les sciences sociales, les savoirs issus des territoires et portés par les acteurs et actrices de première ligne ;
– associer les populations concernées dès la conception des politiques et des programmes sanitaires afin de mieux répondre à leurs réalités, et plus largement, systématiser l’approche dite de « démocratie en santé » ;
– reconnaître et soutenir concrètement le rôle des acteurs et actrices du soin, en renforçant leur place dans les dispositifs et les espaces de décision ;
– renforcer les compétences des acteurs et actrices « One Health » sur les déterminants sociaux de la santé et les dynamiques d’inégalités.
Il s’agit ainsi de renforcer un cadre existant pour en maximiser l’impact, au service de politiques de santé plus efficaces, équitables et durables.
Ces évolutions doivent être promues par l’ensemble des personnes invitées à Lyon : chefs d’État et de gouvernement du monde entier, représentant·es des organisations internationales et régionales pertinentes, parlementaires, scientifiques, et représentant·es du secteur privé, de la société civile, des collectivités locales, des banques de développement et de la jeunesse.
Elles s’inscrivent d’ailleurs pleinement dans les engagements portés par l’hôte du sommet, la France, en matière de diplomatie féministe, de santé mondiale et de droits et santé sexuels et reproductifs. Enfin, elles répondent bien entendu à l’ensemble des objectifs fixés pour ce sommet de Lyon : « catalyser le dialogue international et interdisciplinaire », « contribuer à repenser le cadre institutionnel mondial », « engager l’ensemble des acteurs publics et privés prêts à s’investir pour déployer des actions concrètes », et « approfondir les solutions permettant de renforcer les systèmes de santé et de surveillance ».
Les organisations et les personnes signataires de cette lettre ouverte se tiennent prêtes à contribuer à cette dynamique, en dialogue avec l’ensemble des parties prenantes.